"ZAKHOR" : ne pas confondre le sens et les sciences de l'Histoire

L’Histoire des peuples et de leurs évolutions constituent de toute évidence un immense réservoir d’événements et de sciences humaines, et il est légitime de s’interroger sur le sens de celles-ci au regard du Judaïsme ? Quelles dimensions porte le peuple juif à l’Histoire ? Qu’apprend t-il des événements passés et des écrits fondateurs ? Comment saisit t-il l’Histoire pour avancer, dessiner un futur ?

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En réponse à ces interrogations, un verset biblique évoque explicitement la problématique de l’homme face au souvenir, et à la méditation : " Zakhor…Souviens toi des jours d’antan, méditez les années d’âge en âge, interroge ton père, il te l’apprendra, tes aïeux, ils te le diront " (1). Aussi, afin de mieux comprendre le sens littéral de ce verset l’exégète Rachi (2) écrit : Souviens-toi des jours d’antan : " Ce qu’Il a fait aux premières générations qui L’ont irrité ". Méditez les années d’âge en âge : " La génération d’Enoch qu’Il a submergée dans les eaux de l’océan, celle du Déluge, qu’Il a noyée. De faire connaître aux générations suivantes, qu’il est en Son pouvoir de vous dispenser le bien, de vous faire hériter des jours de la venue du Messie et du monde futur ". Interroge ton père : " Ce sont les prophètes qui sont appelés pères". Tes aïeux : " Ce sont les Sages etc.. ". Il ressort en première lecture que le verset biblique même ne site aucun événement, bien qu’il suggère l’idée du souvenir. Et Rachi n’a pas pour principal objectif de faire référence à des faits historiques particuliers, mais bien de nous faire saisir le sens authentique du verset, au-delà des événements eux-mêmes. Car la liste émise par Rachi aurait pu être plus grande ou les événements cités différents. Comme par exemple, la sortie d’Egypte et ses miracles qui sont plus proche de notre histoire et entendement. Que vient donc nous apprendre Rachi sur la notion du souvenir face à l'Histoire, comme sur le sens littéral de notre verset, tout en citant des événements bien particulièrs ?

Il apparaît de l’exégèse, que le devoir de mémoire auquel fait référence notre verset exprime plutôt une recommandation pour l’homme, une directive, un savoir capitale et intemporel. Que cette observance possède une dimension fondamentale et éternelle pour l’homme. En fait, l’intention dominante formulée par ce verset de la Torah rayonne bien au-delà de tel ou tel événement passé ou à venir, car il les englobe tous. Par ce commentaire décisif de Rachi, il est clair que le sens littéral de notre verset ne fait ni allusion au souvenir de tel événement relaté ou particulier, ni à une démarche encourageant uniquement une vaste connaissance des événements de l’histoire. (3) Il résulte du commentaire de Rachi sur la Torah (4) – et c’est là le sens littéral du verset – que l’obligation de mémoire se rapporte, non pas aux événements, mais au fait que ce monde est Sa création, quelques soient les péripéties de l’histoire : C’est ce qu’il ressort du commentaire : " Ce qu’Il a fait aux premières générations qui L’ont irrité, etc.." - " Il ", désignant D.ieu, l’Eternel, le Créateur du monde, le Maître des destinées humaines. Et c'est ce que démontrent les exemples que Rachi cite. Rappelons que cet avertissement fut transmis à Moïse, le plus grand prophète qu’ait connu le peuple d’Israël, lors du Don de la Torah. Au moment où celui-ci fuit l’Egypte et devient ainsi une nation libre et indépendante des autres peuples. Afin que le peuple d’Israël garde en mémoire, malgré les exils et les tentations, qu’Il dirige, que D.ieu dirige le monde et juge le comportement des hommes, quelques soient les époques ou les événements.

De même, au-delà du sens littéral de notre verset, il est indispensable d’explorer le sens allusif des premiers mots du verset : " Souviens-toi des jours d’antan..". Les Sages soulignent que ces "jours" sont une allusion à des jours bien spécifiques, connus de tous, la brièveté de la formule est la marque de son évidence. Qu’il est ici question des "six jours" de la Création du monde cités dans les premiers versets bibliques (5). A savoir, qu’au terme de six jours : " D.ieu termina la création des Cieux et de la Terre et toutes ces armées." (6). Ainsi, ces six jours (7), les "jours" de notre verset, cycle immuable de la semaine, désignent en potentiel tous les jours de l’humanité, qu’ils sont le réservoir temporel de l’Histoire : aussi bien ceux du passé, qu’ils soient ou non relatés dans la Bible hébraïque, que ceux des Temps messianiques et de l’avènement du Messie. Que ces "six jours" sont potentiellement l’espace-temps dans lequel se vivent et se révèlent toutes les histoires de toute l’humanité. Et par conséquent, tous les événements passés, présent, et à venir.

Après avoir donné un sens au devoir de mémoire et introduit la Providence immuable de D.ieu, après avoir rappelé que le Créateur veille sur chacun d’entre nous et applique Sa justice, il est aussi utile d’évoquer en parallèle l’étude des sciences humaines relatives aux faits et aux phénomènes qui nourrissent et façonnent l'Histoire, telles l’archéologie, l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie, la chronologie etc. Il semble évident aussi que quelques soient leurs conclusions scientifiques, que celles-ci ne peuvent contredire le sens de notre verset, à savoir que D.ieu exerce Sa Providence sur le monde, quelque soit l’événement. C’est ce que nous enseigne en substance la fête de Pessah, de même Pourim. Même si parfois, ces sciences révèlent effectivement que l’existence d’un D.ieu, d’une puissance céleste et invisible, était déjà connue des hommes et des peuples. De nombreuses sources, juives et non-juives, l’attestent : on l’apprend des Egyptiens, des Assyriens, des Moabites, des Arabes, des Babyloniens, des Mèdes, des Perses. Car ce que nous enseigne la méditation face à l’Histoire, au regard du Judaïsme, est que, même si les hommes connaissent D.ieu depuis Adam le premier homme de l’humanité, il demeure un impératif suprême de reconnaître et de garder en mémoire que D.ieu exerce dans son monde sa Providence.

Pour le Judaïsme, l’Eternel-D.ieu se cache et manifeste Sa volonté derrière chaque événement, dans Sa grande bonté, comme il est écrit : " Astère histir panaï… Quand a Moi, voilé, Je voilerai ma face…" (8). D’ailleurs, il est intéressant de remarquer que le vocable en hébreu "aster" ou "voilé", ressemble beaucoup au mot Histoire, dont l’étymologie officielle est plus qu’évasive. De même l’origine du nom de la reine Esther, qui a hérité de ce surnom pour s’être caché. En conclusion, au regard du peuple juif sur son passé, sa transmission, et son avenir, l’Histoire n’est pas un simple réservoir d’événements abandonné à des sciences froides, incertaines, et par conséquent limitées aux spéculations et/ou utilisées par des révisionnistes. Le Judaïsme soutient que la marche de l’Humanité a un sens et un but profond établit par le Créateur. La finalité de notre Histoire commune est que le sens de celle-ci fut bien accompli et s’accomplit toujours selon le désir de l’Eternel. Cette certitude doit susciter en tout homme humilité et engagement. Mais pour cela, et pour l’essentiel, comme le révèle l’exégèse de Rachi : "Zakhor", souviens toi que D.ieu règne sur Son monde avec lequel Il ne fait qu’Un.

 

(1) Vème livre du Pentateuque – Dévarim/Deutéronome – chap. 32, verset 7. Verset en hébreu sur la bannière du site.

(2) Rachi, acronyme de raby Chlomo ben Itshak (XIème siècle). Principal exégète de la Bible hébraïque et du Talmud. Rapporte exclusivement le sens littéral des versets, le « Pchat ».

(3) Bien qu’en réalité, l’histoire juive et celle des nations est transmise pour l’essentiel dans de nombreux ouvrages et enseignées de génération en génération.

(4) Le mot Torah se réfère ici au Pentateuque, la Torah écrite ou Rouleau de la Torah. Terme également utilisé pour définir l’ensemble des sujets liés à l’étude et valeurs de la Torah. Terme qui peut-être dit au pluriel, les « Torot », notamment, la Torah écrite et la Torah orale.

(5) Commentaire du Orah Haïm sur le verset.

(6) Genèse, chapitre 2, verset 1.

(7) La semaine compte évidemment 7 jours avec le Chabat, le jour du repos, le jour où Dieu s’est reposé des six jours de la création.

(8) Deutéronome 31-18

 

Pour l’intelligence de son Histoire.

Méïr ben David Tangi.

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